Entretien avec Laura, graphiste à Osaka

Rubrique : Les graphistes et créatifs au Japon

Vous êtes sûrement nombreux à vous poser des questions sur le travail de graphiste au Japon ! Les expériences et le regard des uns et des autres pouvant varier, j’ai décidé dans cette rubrique de laisser la parole à des créatifs (étrangers ou japonais) travaillant au pays du soleil levant.

On commence aujourd’hui avec Laura d’Osaka !


Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Laura, j’ai 25 ans. Je suis originaire de Bruxelles, en Belgique, et je vis à Osaka, au Japon, depuis le 26 mars 2018. 

Quelle est ta spécialité en tant que graphiste ?

Je pense que je suis très polyvalente quand il s’agit de design. Mais je suis surtout axée digital donc pas de print. Je fais un peu de tout, principalement du web design, de l’UI, des illustrations, des animations (j’aimerais vraiment approfondir mes connaissances en animation et faire du motion design), des logos

 

Laura, dans son entreprise à Osaka
Laura, dans son entreprise à Osaka

Peux-tu nous parler de l’entreprise dans laquelle tu travailles actuellement ? De ce que tu y fais ?

Ma boite actuelle est une boite de web marketing (production, design, programmation) japonaise mais qui est très ouverte et qui s’intéresse au monde extérieur, ce qui est la raison pour laquelle j’ai postulé chez eux.

L’ambiance est vraiment décontractée sans stress inutile dans les relations avec les collègues ou les patrons par exemple. Je bosse dans cette boite en tant que designer et photographe.

Comme designer, c’est principalement du web design (pas de programmation) mais il m’arrive de faire des illustrations ou des animations également.

En tant que photographe, je suis la première qu’ils aient engagé du coup il n’y a pas encore vraiment beaucoup de boulot de ce coté-là, mais j’ai fait un shooting il y a deux mois pour une entreprise qui veut renouveler son site ainsi que les photos de leur intérieur, du personnel, etc. Du coup on a été dans un parc et je les ai photographiés un par un ainsi qu’en groupe.

Je pars également à Tokyo dans quelques jours pour faire ce genre de shooting dans une boite de game design. Ma boite a une branche également à Tokyo pour des clients dans la capitale, du coup il arrive qu’on se balade entre Osaka et Tokyo. Ce sera ma première fois.

As-tu noté de grosses différences avec la ou les entreprises dans lesquelles tu avais travaillé en Belgique ?

Niveau ambiance, c’est la même dans ma précédente entreprise en Belgique et dans mon actuelle au Japon. On rigole tous ensemble, on se prend pas la tête, on s’entraide.

Niveau direction et organisation, c’est clairement mieux dans ma boite actuelle à Osaka. Les Japonais sont très organisés, moi qui le suis également, ça fait vraiment plaisir de bosser avec des gens qui font autant attention aux détails que moi.

Niveau traitement des employés, c’est également beaucoup mieux dans mon entreprise actuelle. Quand je suis passé la deuxième fois après mon interview en juillet 2018, on m’a demandé la couleur que je voulais pour mon MacBook Pro… J’étais tellement surprise. J’ai l’habitude d’un traitement vraiment mauvais, du genre bosser sur des iMac tellement lents que tu ne peux pas faire ton boulot correctement et les boss à coté qui s’en fichent royalement car ils veulent garder leur argent, c’était toujours toute une histoire pour avoir quelque chose au boulot alors que c’est pour le boulot, pour mieux travailler.

Concernant les horaires, oui, on bosse jusque tard, mais on arrive à maximum 13h le matin (on appelle ça un “core time” en japonais). On a également une heure de pause, et j’adore aller tester tous les petits resto qu’il y a autour. En Belgique, ma boite était dans un trou paumé avec littéralement rien autour… Je peux dire qu’un bon lunch ça change vraiment tout.

Personnellement, j’aime bien arriver à 10h et partir à 19 ou 20h, mais beaucoup de mes collègues arrivent à 13h et repartent à 22h ou 23h.

Depuis la mi-novembre, j’ai énormément de boulot parce que je bossais sur trois sites différents, tous avec une deadline serrée donc je bossais vraiment non stop. Ce week-end ci (en février) est mon premier week-end sans bosser.

Je devais aussi aller bosser à Kyoto pour filmer et photographier une collègue qui dessinait un mural, du coup j’étais vraiment surbookée et je bossais énormément. Mais comparé à la Belgique, les heures sup ici sont beaucoup plus tolérables car tout le monde est là et on peut parler et bosser ensemble jusque tard.

En Belgique, les heures sup quand j’avais beaucoup de travail, c’était seulement jusque 19h ou 20h, mais j’étais seule dans la boite avec seulement la lumière de mon bureau allumée. C’est beaucoup moins plaisant de faire des heures supplémentaires comme ça.

Niveau salaire, je peux dire que je gagne nettement mieux au Japon. La Belgique n’est pas très avancée niveau design et tout ce qui est créatif, on est très vieux jeu en général (ce pourquoi je ne voulais pas et ne veux toujours pas vivre en Belgique, d’ailleurs). Du coup les salaires de ce genre de métier sont très bas. Je gagne mieux à Osaka et je paie moins de factures. Je préfère nettement ma vie et mon boulot au Japon, haha. 

Avec ses collègues japonais dans une boite de web marketing à Osaka, Japon
Avec ses collègues dans une boite de web marketing

Es-tu satisfaite de ton entreprise, de ton poste ?

Oh je suis tellement satisfaite de mon poste ! Je ne pouvais pas rêver mieux. C’est vraiment le job de mes rêves dans le pays de mes rêves.

Un point important pour moi également, c’est qu’ils n’en n’ont rien à fiche de mes piercings (deux aux narines et des stretches de 20mm à chaque oreille) et un début de manchette (tatouages).

Quand on fait un nomikai [NDLR : soirée alcoolisée dans le cadre du travail] avec un client, ils veulent toujours que je montre mon tatouage de la Tsutenkaku (tour à Osaka). Pareil quand je suis arrivée dans la boite, ils voulaient tous voir mes tattoos. J’ai trouvé ça génial, haha.

Comment as-tu trouvé ton emploi ? Est-ce que ça a été difficile ?

Comparé à la Belgique niveau design, aucun autre pays ne peut être plus difficile, pour dire vrai.

J’ai mis 7 mois à envoyer des CV tous les jours avant de trouver un boulot, tandis qu’ici, à Osaka, j’ai envoyé un mail et j’ai eu le job une semaine après.

En Belgique, le milieu créatif est un peu mort, disons, même si ça commence à aller un peu mieux maintenant. C’est d’ailleurs pour ça que je ne me suis jamais vue vivre dans ce pays toute ma vie, il me fallait un endroit qui me stimule et me motive, comme le Japon.

J’ai trouvé mon job à Osaka via le site Wantedly, qui est un LinkedIn version japonaise mais surtout axé design et métiers créatifs, j’ai l’impression.

Quand j’étais en Belgique, je regardais beaucoup d’offres d’emplois à Osaka et j’en avais une que je gardais précieusement pour pouvoir postuler une fois sur place. J’attendais d’avoir le niveau N2 du JLPT avant d’envoyer mon CV. Puis quand je l’ai enfin eu, je suis tombée sur Wantedly et l’annonce de ma boite actuelle, qui était encore plus alléchante que celle que j’avais trouvée en Belgique.

Je suis allée sur leur site et j’ai postulé directement de là, en japonais. J’ai passé une interview qui s’est vraiment très bien passée, on a beaucoup rigolé, ce qui est toujours très bon signe. J’y suis ensuite retournée une deuxième fois pour parler salaire. Puis j’ai commencé à bosser à mi-temps en août parce que j’étais encore dans mon école de langue japonaise où j’ai passé 6 mois pour améliorer mon oreille et mon vocabulaire.

Je suis entrée officiellement dans la boite le 10 septembre 2018.

Est-ce que tout le monde communique en Japonais ? Y a-t-il d’autres étrangers dans ta boîte ?

Oui, tout se fait totalement en japonais. J’ai encore du mal à parler et exprimer ce que je veux dire niveau boulot, vocabulaire, etc. Mais mon écoute s’est tellement améliorée en 5 mois que je bosse ici (même après 3 mois).

Mon supérieur et mes collègues sont tous très patients. Ça ne les dérange pas du tout d’expliquer un mot jusqu’à ce que je comprenne. Eux-mêmes essaient de trouver les mots en anglais ou de parler un peu en anglais aussi, ayant tous de l’intérêt pour les pays étrangers et les langues étrangères. Mais souvent je ne comprends rien, hahaha.

Nous sommes en tout 4 étrangers. Un Espagnol, un Français, une Taïwanaise qui est à Tokyo et moi, une Belge. Jusqu’en septembre il y avait également un Singapourien.

Te sens-tu désavantagée en tant qu’étrangère ? Traitée différemment ? 

Je ne me sens pas du tout désavantagée parce que je suis étrangère.

Tout le monde est au même niveau. Sauf peut-être des fois par le fait qu’ils n’ajoutent pas le “-san” après mon nom alors qu’ils le font pour tous les Japonais de la boite, haha. Mais c’est du chipotage, ça ne me dérange pas. Je me demande juste pourquoi quand on est étranger, ce “-san” a tendance à disparaître.

Es-tu en contact direct avec les clients ? Quelles sont les plus grosses difficultés que tu rencontres ?

Souvent ce sont les creative directors qui sont en contact avec les clients. Mais depuis que je suis arrivée dans la boite, j’ai été en contact avec 3 clients, dont un parce que c’est moi qui ait ramené le projet à la boite.

On fait des nomikai ensemble, on parle du projet, on rigole, on boit.

Avec le premier client que j’ai rencontré, on a été dans un game bar bruyant à 23 heures où c’était bonbons et friandises à volonté. Et on présentait au client nos idées, comme si on était dans une salle de réunion, haha. C’était bien drôle !

Mes plus grosses difficultés sont le Japonais. Surtout m’exprimer et dire correctement ce que je pense, mais ça ne fera que s’améliorer avec le temps. Après tout, ça ne fait même pas encore un an que je suis au Japon. 

As-tu d’autres projets pour l’avenir ou des projets parallèles ? Comptes-tu rester longtemps dans ton entreprise actuelle et au Japon ? 

Je pense rester longtemps dans ma boite, oui. J’adore le boulot, les collègues. Je suis amoureuse de mon supérieur, haha. Il est tellement drôle, gentil et gamin. On peut vraiment rigoler avec lui, il est génial.

On s’en va aussi chaque année dans un pays différent pour 研修 (formation) du coup ça donne encore moins envie de partir.

En avril, on s’en va à San Francisco, j’ai bien hâte ! Sinon, je pense que comme Judith, quand je pourrai avoir le statut permanent au Japon, si jamais je suis au Japon aussi longtemps, je compte bien devenir indépendante

Quelque chose à ajouter ? Des conseils ou mises en garde à donner aux lecteurs qui rêveraient de travailler comme graphiste au Japon ? 

Le plus gros conseil que je pourrais donner, c’est d’avoir de l’expérience dans son boulot avant de venir ici. [NDLR: Je plussoie !]

C’est vraiment un énorme plus, sachant que le système de la recherche de boulot pour les fraîchement diplômés est très spéciale ici. Quand on a de l’expérience, on peut chercher et être engagé n’importe quand durant l’année. On a donc beaucoup plus de chance de trouver rapidement.

Être étranger avec quelques années d’expérience dans son pays natal (ou pays autre que le Japon) c’est vraiment un énorme avantage dans le monde du design au Japon. Et je dirais même en général.

Ça leur donne beaucoup plus de raisons de vous engager vous qu’un Japonais qui n’a bossé seulement qu’au Japon.


Retrouver Laura sur le net


Je remercie Laura d’avoir pris le temps de répondre à mes questions ! J’espère que ça vous aura intéressés.

Photos: Lena Lienbacher (Instagram www.instagram.com/len.alien/)

N’hésitez pas à poser des questions, partager, commenter. Et jetez un coup d’œil à mon portfolio si vous en avez le temps !

Share Post :

More Posts

Laisser un commentaire